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LE VOISIN D'EN FACE

Il y avait cette femme qui m’hypnotisait. La bougresse venait avec son mari. Elle me grignotait la peau. J’avais seize ans. Elle était un peu ronde et mon frère se moquait de ce fantasme. « Elle est moche » qu’il disait. Et moi « Ferme ta gueule ! » et je pensais à elle et je m’enfermais dans une bulle dans laquelle j’étais seul avec elle et ma bite qui grandissait, tellement qu’elle faisait exposer la bulle. Et alors, après, c’était forcément moins bien.

J’ai toujours aimé bander. Ouais, jouir, c’est pas mal mais bander ! C’est à cause de cette grosse, je crois, qui venait avec son mari me grignoter la peau et à cause de cette bulle qui tenait pas ma giclée. Elle s’appelait Madame Bolleti. Au début. Après elle est devenue une autre personne et je la croisais sans son mari mais elle n’était plus ronde, elle était grosse. Et mon frère avait raison, il avait juste anticipé un peu. Son regard ne faisait plus son effet, il s’était terni dans le lit conjugal où son mari lui avait fait des cornes. Son menton avait triplé, faute à la dépression qui lui faisait manger un peu n’importe comment sans qu’elle ait trop envie de manger. Son mari avait dû anticiper aussi quand il est parti avec Kimosthène, une jeune asiatique qui était fraîche comme l’odeur du linge après qu’on l’ait ramassé sur la terrasse. Elle, elle a été complice pour les cornes. Pour elle, je crois que tous les hommes feraient des cornes.

J’ai oublié Madame Bolleti quand elle est redevenue une jeune fille qui n’y ressemble pas mais Kimosthène, avec son sourire d’ange gêné de ne pas avoir d’aile et sa peau qui me faisait des bulles plus confortables encore, non, elle, elle va rester dans ma tête et pas que là !

Il habite sur le même pallier que nous, avec ses femmes qui changent. Je lui dois toutes mes premières branlettes. Avant la grosse, il y a eu Becky, une anglaise avec des anglaises. Quand je la croisais sur le pallier, elle cherchait du français au fond de sa gorge et j’aimais bien imaginer sa langue racler le fond de son palais pour ramener un « bonsoir » ou un « l’électricité est revenue ? ». Elle portait très bien les débardeurs. Ses épaules avaient des taches de rousseur mais elle était blonde, plutôt blonde.

Ma mère les avait invités tous les deux à dîner. C’était des oignons avec beaucoup de crème. Je voyais qu’elle ne comprenait rien aux conversations. Elle souriait quand c’était drôle et elle faisait un minois surpris quand le voisin disait « ah bon ? » Lorsque maman acquiesçait, elle lançait un « c’est évident » avec plusieurs t à la fin. Ça me faisait marrer. Quand ils parlaient de la comète zyphlon qui ne cessait de grossir dans le ciel et dans la télé, elle singeait la terreur que nous avions tous.

Zyphlon la comète s’est écrasée au sud de Milan le cinq novembre 81, soit quatorze jours après que Becky soit partie de l’appartement avec des larmes et un ventre plus gros aussi. Elle, ce n’était pas la dépression et le chocolat à la cuillère, c’était un bébé. Ma mère avait reçu un faire-part. Becky l’avait appelé du nom de la comète mais avait mis trois n à la fin. Il y avait eu des milliers de morts.

Mon frère avait dit : « Une comète, c’est la nature. C’est quand même mieux de mourir avec la nature qu’avec un obus. »

Le prénom de mon voisin, c’est Olivier. Son nom de famille est de l’est alors il est dur à écrire quand on l’entend mais à prononcer, c’est fastoche. Il est éclairagiste de télévision. Il m’a proposé, un jour, de l’accompagner sur le tournage d’une émission de télé-réalité. Ma mère n’a pas voulu parce que c’était pour une chaîne qui ne passait, selon elle, que des grosses merdes. Moi, j’avais chuchoté « merde ». Je voulais voir comment ça se passe à l’intérieur de ce cube moche et gris qui ne laisse plus trop les gens se regarder dans le blanc des yeux. C’est sur cette émission qu’il a rencontré Kimosthène. Elle mangeait une barre de nougat dans le public et comme elle s’en foutait, de l’émission, elle a mis deux plombes à se rendre compte qu’on lui disait d’arrêter de bouffer à l’antenne. Quand elle a entendu le mot « antenne », elle a pensé qu’on disait « kimostène » et elle s’est enfin intéressée au plateau. Tout le monde la fixait avec des yeux de supporters du Racing Club de Lens qui attendent que le ballon revienne du public mais pas Olivier. Lui, il avait déjà des yeux amoureux.

Quand je serais plus âgé, j’ai pensé, je serais comme mon voisin de pallier, j’aurais des yeux amoureux souvent, je ferai pleurer les femmes, je leur ferais des enfants avant que les comètes ne s’écrasent, je les jetterais dès qu’elles commencent à devenir moche, je mettrais de la lumière sur elle quand elle grignote du nougat, je leur ferais des cornes et je narguerais le jeune de la porte d’en face, surtout la nuit, comme lorsque j’entends leurs sons de matelas qui crie ou qui râle ou qui soupire. Il se touchera, le môme, et je penserais, tout en déplorant de jouir trop vite: « ça lui fera les pieds ! »

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